Au printemps 1919, le monde était encore sous le choc de la Grande Guerre. L'Empire ottoman, autrefois titan tentaculaire, était désormais exsangue et à bout de souffle, ses frontières et son avenir dictés par les vainqueurs de Paris. Pourtant, alors que les diplomates rédigeaient des traités dans des salles enfumées, sur le terrain, en Anatolie et en Thrace, l'atmosphère était lourde d'appréhension, de rumeurs et d'un parfum de changement. La Grèce, qui rêvait d'une Grande Hellas, regardait les territoires ottomans en ruine avec envie et calcul. Dans les cafés d'Athènes, les hommes se penchaient sur des cartes, traçant des frontières imaginaires qui s'étendaient loin en Anatolie, jusqu'aux terres où les populations grecques vivaient depuis des siècles, désormais prises dans le crépuscule incertain entre les empires.
Pour les Grecs, les blessures causées par des siècles de domination ottomane n'avaient jamais vraiment cicatrisé. La ferveur nationaliste, attisée par le Premier ministre Eleftherios Venizelos, s'est intensifiée avec la promesse de reconquérir Smyrne (Izmir pour les Turcs), une ville où le bleu de la mer Égée venait lécher les quais animés et où les voix grecques, arméniennes et turques se mêlaient dans les marchés. Mais chaque revendication grecque avait son pendant dans la mémoire et les craintes turques. En Anatolie, les villageois turcs observaient les navires de guerre étrangers dans le port d'Izmir et se demandaient ce qu'il adviendrait de leurs maisons. Mustafa Kemal, officier ottoman aguerri, observait depuis l'ombre, son esprit déjà tourné vers la résistance.
Les traités d'après-guerre, en particulier le traité de Sèvres, visaient à se partager le cadavre ottoman entre les vainqueurs et leurs alliés privilégiés. Les grandes puissances — la Grande-Bretagne, la France, l'Italie — se disputaient chacune leur influence, leurs promesses aux Grecs et aux Arméniens entrant en conflit avec les réalités stratégiques et les ambitions coloniales. Le soutien britannique aux revendications territoriales grecques enhardit Athènes, tandis que les Italiens, se sentant méprisés, lorgnent sur le sud-ouest de l'Anatolie. Dans ce chaudron d'ambition et de trahison, les populations locales deviennent des pions. Les paysans turcs sont confrontés à des réquisitions et à des bandes armées ; les minorités grecques et arméniennes subissent les représailles des irréguliers ottomans et la menace de violences ethniques.
Dans l'arrière-pays anatolien, l'effondrement de l'autorité ottomane avait donné lieu à des actes de banditisme armé et à des représailles. Des villages étaient incendiés, des réfugiés fuyaient et des rumeurs d'atrocités, certaines réelles, d'autres exagérées, semaient la terreur dans tout le pays. L'armée grecque, forte de ses victoires contre la Bulgarie lors des guerres balkaniques, se croyait prête pour une nouvelle campagne. Pourtant, sous la surface, l'État grec était déchiré par des divisions : royalistes contre vénizélistes, soldats épuisés et population lasse de la guerre.
Pendant ce temps, à Constantinople, le gouvernement ottoman hésitait entre se soumettre aux exigences des Alliés et céder au pouvoir croissant des nationalistes turcs en Anatolie. Le régime du sultan, de plus en plus insignifiant, céda des pans entiers de territoire dans une tentative désespérée de conserver un semblant de souveraineté. Mais dans l'intérieur de l'Anatolie, Mustafa Kemal et ses partisans se réunissaient en secret, complotant pour résister à la fois à l'occupation étrangère et à la capitulation du sultan.
La ville de Smyrne devint le centre d'intrigues internationales. Les marchands grecs, les ouvriers turcs, les commerçants levantins... tous observaient les navires de guerre alliés mouiller au large. Le calme cosmopolite de la ville n'était qu'une fragile illusion, brisée chaque jour par les rumeurs de débarquements grecs et de représailles turques. Dans les collines environnantes, des irréguliers turcs s'armaient, prêts à défendre leurs foyers contre ce qu'ils considéraient comme une invasion étrangère. La tension était palpable dans les bazars, où un mot imprudent pouvait déclencher des violences.
À mesure que le printemps laissait place à l'été, la poudrière devenait de plus en plus instable. Les officiers britanniques et français, chargés de veiller au maintien de la paix, avaient du mal à contenir la vague de violence qui montait. Dans les villages, les familles se préparaient à l'inconnu, cachant leurs objets de valeur et se tenant prêtes à fuir à tout moment. Encouragé par le soutien des Alliés, le gouvernement grec finalisa ses plans de débarquement à Smyrne, convaincu qu'une action rapide lui permettrait de faire valoir ses revendications avant que ses rivaux ne puissent intervenir.
Mais les enjeux pour les gens ordinaires devenaient chaque jour plus clairs. Sur les routes boueuses d'Anatolie, des colonnes de réfugiés avançaient lentement, les enfants s'accrochant à leurs parents, les personnes âgées emmitouflées contre le froid des soirées printanières. Des ruines fumantes marquaient l'emplacement des villages incendiés, l'air était chargé de l'odeur âcre du bois brûlé et de la perte. Dans les champs, des lambeaux de vêtements ensanglantés témoignaient de la violence qui venait de passer, ne laissant derrière elle que le silence et les cris lointains des personnes en deuil. Les villageois grecs étaient eux aussi confrontés à l'incertitude, leurs fils appelés sous les drapeaux, leurs pères murmurant des prières devant des icônes éclairées à la bougie. Dans un village près du fleuve Méandre, une veuve arménienne pleurait en chargeant une charrette cabossée, sa maison ayant été détruite par des bandes de pillards ; dans un autre, un fermier turc montait la garde toute la nuit, serrant un vieux fusil, les yeux fixés sur l'horizon.
L'effondrement de l'ordre social engendra une nouvelle forme de peur : la peur de l'inconnu, de la trahison des voisins, du prochain coup frappé à la porte. Les hommes et les femmes qui se souvenaient des horreurs de la Grande Guerre étaient désormais confrontés à la perspective d'un nouveau bain de sang à leur porte. Sur les marchés de Smyrne, la tension était palpable : les commerçants surveillaient de près les visages inconnus et les mères pressaient leurs enfants de rentrer à la maison au premier signe de trouble. Sur les quais, le grincement des cordes de chanvre et le clapotis des vagues contre les coques se mêlaient au son lointain des cloches des églises et à l'appel obsédant à la prière, rappelant qu'une ville se trouvait en équilibre précaire entre deux mondes.
Pour les soldats qui attendaient les ordres, l'anticipation se transformait en anxiété. Les troupes grecques se rassemblaient dans les casernes, leurs uniformes raides de sueur et de poussière, leurs bottes couvertes de boue après des exercices interminables. Certains serraient fermement leur fusil, les jointures blanchies, tandis que d'autres fixaient le lointain, le visage creusé par la fatigue et une peur inexprimée. Dans les collines, les irréguliers turcs se contentaient des armes qu'ils pouvaient trouver, leur détermination renforcée par la certitude qu'ils défendaient leur propre sol. La nuit, les feux de camp vacillaient, projetant des ombres mouvantes sur les visages fatigués des hommes qui tentaient de se reposer, mais rares étaient ceux qui trouvaient le sommeil. Le vent transportait l'odeur du thym sauvage et de la fumée de bois, mais aussi la certitude tacite que le lendemain serait peut-être synonyme de violence.
Les manœuvres diplomatiques à Paris et à Londres semblaient lointaines et abstraites à ceux qui vivaient sous la menace de la guerre. Pour chaque clause d'un traité, il y avait une famille qui dormait dans la peur, pour chaque ligne tracée sur une carte, un enfant rendu orphelin par la violence. À chaque nouvelle rumeur – d'un débarquement grec, de représailles turques, d'une trahison des Alliés – le sentiment d'une catastrophe imminente grandissait. Le coût humain était déjà élevé, comme en témoignaient les places vides aux tables communes, les prières silencieuses dans les chapelles et les mosquées en ruines, et les files de visages émaciés attendant le pain dans les villes dévastées.
Pourtant, derrière chaque plan, chaque promesse, se cachait l'ombre de conséquences imprévues. Les tentatives des Alliés pour équilibrer les ambitions grecques et les réalités turques ne faisaient qu'aggraver le ressentiment local. Les graines d'un conflit plus large avaient été semées, et il ne restait plus qu'à attendre l'étincelle. Alors que les transports de troupes grecs se rassemblaient au large de Smyrne, le monde retenait son souffle, attendant le premier coup de feu qui briserait le calme précaire. Le sort des nations et la vie d'innombrables hommes et femmes ordinaires étaient désormais en jeu.
7 min readChapter 1AncientEurope/Middle East