La ville de Rome, dans les dernières années de la République, était un lieu à la fois grandiose et pourri, où les temples de marbre projetaient leur ombre sur une population pauvre, grouillante et agitée. Les sénateurs, vêtus de toges bordées d'écarlate, débattaient sous des plafonds peints, leurs voix résonnant sur les pierres anciennes. Mais sous la surface, les fondations de la République se fissuraient : les liens du patronage et de la tradition, autrefois solides comme le roc, s'étaient effilochés pour former un réseau de dettes, de rivalités et de peur. Le Sénat, autrefois guide de l'État, était devenu un champ de bataille où s'affrontaient les egos et les ambitions. Au centre, deux hommes, Gaius Julius Caesar et Gnaeus Pompeius Magnus, se tournaient autour, chacun étant un titan à part entière.
César, tout juste revenu de ses conquêtes en Gaule, était revenu non seulement avec de l'or et des esclaves, mais aussi avec la loyauté de légions aguerries. Les hommes qui le suivaient portaient les cicatrices d'une centaine de batailles, leurs visages burinés par la pluie et le soleil, leurs bottes couvertes de la boue de terres lointaines. À leurs yeux, César était plus qu'un général : il était l'architecte de leur fortune, le garant de leur survie dans un monde qui n'offrait que peu de pitié. Ses victoires avaient fait de lui un champion pour de nombreux soldats et plébéiens, mais aussi une menace pour l'ordre ancien. Pompée, autrefois allié et gendre de César, se rangeait désormais du côté du Sénat. La mort de Julia, la fille bien-aimée de César et l'épouse de Pompée, avait rompu leur dernier lien personnel. La chaleur qui existait autrefois entre eux avait fait place à une rivalité froide et calculatrice. Le pouvoir, autrefois partagé, était désormais devenu un prix à conquérir. Le Sénat, méfiant quant aux intentions de César, exigea qu'il dissolve son armée avant de retourner à Rome. Mais César, connaissant le sort réservé à ceux qui revenaient sans pouvoir (l'exil, le procès ou pire encore), hésita.
À travers la campagne, les nouvelles se propageaient sur les routes poussiéreuses, portées par les commerçants, les soldats et les messagers tremblants. Sur les étals des marchés et dans les tavernes enfumées, les paysans murmuraient des rumeurs de guerre. Les vétérans des proscriptions de Sylla se souvenaient de la terreur des troubles civils : exécutions nocturnes, fermes confisquées, voisins dénoncés pour une poignée de pièces de monnaie. Certains portaient encore les anciennes cicatrices, tant sur leur corps que dans leurs yeux hantés. Le souvenir du sang qui coulait dans les ruelles, des familles brisées par la suspicion, planait sur les champs comme une malédiction. Sur le Forum, des graffitis griffonnés pendant la nuit réclamaient une réforme agraire et la justice, mais aussi des hommes forts pour rétablir l'ordre. L'approvisionnement en céréales de la ville, toujours précaire, devint le centre des émeutes et des manœuvres politiques. L'odeur nauséabonde des ordures non ramassées se mêlait à celle du pain en train de cuire, tandis que la foule se pressait et criait sous les statues imposantes des héros morts. Les institutions de la République — censeurs, tribuns, préteurs — se trouvaient paralysées par les vetos et les contre-vetos, incapables de répondre aux griefs d'une population affamée et en pleine expansion.
À Brindisi, où l'odeur salée de l'Adriatique se mêlait à celle des chevaux nerveux et du goudron, les partisans de Pompée préparaient les navires pour la guerre. Le port était le théâtre d'une énergie tendue : les rameurs grattaient les bernacles des coques, les forgerons martelaient les armes, les officiers arpentaient la boue, leurs capes bien serrées contre le froid hivernal. Les hommes murmuraient des prières en chargeant des barils de céréales, sachant que bientôt, la mer pourrait devenir un cimetière. Au Sénat, la voix éloquente et anxieuse de Cicéron appelait au compromis, mettant en garde contre une catastrophe si la République tombait aux mains des armes. « Si nous cédons à la violence, écrivait-il, quel espoir nous reste-t-il ? » Mais le compromis était un art en voie de disparition. Les alliances changeaient comme le sable : Crassus, le troisième homme de l'ancien triumvirat, était déjà un cadavre sur un champ de bataille parthe, sa tête coupée exhibée dans la cour d'un roi étranger. Sans lui, l'équilibre penchait dangereusement.
Les rues de Rome devenaient chaque jour plus dangereuses. Des gangs fidèles à des politiciens rivaux se battaient dans le Subura, les couteaux brillant à la lueur des torches. Des copeaux de bois et du sang se mêlaient dans les caniveaux. Les assassinats politiques – Clodius, Milon – étaient devenus monnaie courante, chaque mort étant un avertissement que la loi ne protégeait plus même les puissants. La nuit de la ville était troublée par des cris et le bruit des pas précipités. Les familles barricadaient leurs portes à la tombée de la nuit, les mères serraient leurs enfants contre elles tandis que la fumée des boutiques en feu se propageait dans les ruelles étroites. Le Sénat, désespéré, déclara l'état d'urgence. Les consuls préparaient leurs prochains coups, mais toutes les options semblaient mener au sang.
Au nord de Rome, l'hiver était rude. Les légions de César, campées dans des champs détrempés, tapaient des pieds pour se réchauffer, leur souffle formant de la vapeur dans l'air glacial. Elles affûtaient leurs épées à la lueur du feu, dont la lueur orange vacillait sur les boucliers cabossés. Pour ces soldats, l'attente était presque pire que la bataille. Certains écrivaient des lettres à leurs familles qui ne les liraient peut-être jamais. D'autres jouaient, buvaient ou fixaient l'obscurité, hantés par l'idée qu'ils pourraient bientôt recevoir l'ordre de marcher contre leurs compatriotes romains. La peur et la loyauté se livraient bataille dans chaque cœur. Pourtant, ces hommes avaient suivi César à travers les rivières et les forêts, avaient pris d'assaut les forts gaulois et survécu aux embuscades germaniques. Ils n'allaient pas l'abandonner maintenant. Des lettres arrivèrent de Rome, exhortant à la patience ou mettant en garde contre des complots. César pesait chaque message, sachant que chaque jour rapprochait la crise.
Pendant ce temps, Pompée, célébré comme le conquérant de l'Orient, luttait pour rallier ses propres partisans. De nombreux sénateurs se méfiaient de ses ambitions ; certains se souvenaient de son propre mépris antérieur de la tradition. Pourtant, alors que la République vacillait, la plupart se rallièrent derrière lui, le considérant comme un moindre mal. Le Sénat lui conféra des pouvoirs extraordinaires, dans l'espoir qu'il puisse arrêter l'avancée de César. Dans son camp, les officiers étudiaient attentivement les cartes à la lueur des bougies, le visage marqué par l'inquiétude. Les soldats s'entraînaient dans la boue, chaque mouvement trahissant leur anxiété. La peur du conflit à venir les enveloppait comme un linceul.
Le coût humain de la tempête qui s'annonçait n'échappait pas au peuple romain. Dans les immeubles, les familles se disputaient pour savoir s'il fallait fuir ou rester. Les marchands pesaient le risque de voir leur commerce ruiné contre l'espoir d'un profit soudain. À la campagne, des villages entiers se préparaient à se cacher dans les forêts ou à fuir chez des parents éloignés au premier signe de l'arrivée des armées. Pour certains, la tension engendrait le désespoir ; pour d'autres, une sombre détermination. Les pauvres de la ville, déjà affamés, regardaient les rangs de soldats qui grossissaient avec un mélange de crainte et de terreur.
L'année 49 avant J.-C. s'annonçait froide et incertaine. Le Tibre était en crue à cause des pluies hivernales et les présages étaient sombres : une comète, un éclair inhabituel sur le Capitole, l'effondrement soudain d'une statue. Les prêtres examinaient les entrailles des animaux sacrifiés et n'y trouvaient que d'autres signes de catastrophe. La ville attendait, le souffle coupé, des nouvelles du nord. La question n'était plus de savoir si la guerre allait éclater, mais quand. Dans le calme avant la tempête, le destin de Rome ne tenait qu'à un fil, prêt à se rompre au premier tremblement.
Et alors que ce fil tendait jusqu'à se rompre, tous les regards se tournèrent vers un seul fleuve : le Rubicon. Le monde allait bientôt savoir si César allait le traverser.
6 min readChapter 1AncientEurope/Middle East